INTERVIEW DE BRUNO DERRIEN

Bruno Derrien : "Je
suis pour la vidéo"

La vidéo va être testée par la FIFA à partir de la saison prochaine. En septembre 2013, nous interviewions l'ancien arbitre international Bruno. Il revenait sur les nouveautés arbitrales.

Making-off : Contacté via un célèbre réseau social à l'oiseau bleu-clair, Bruno Derrien a tout de suite accepté notre demande d'interview. Joint par téléphone, l'ancien arbitre fut très joyeux et même drôle. Après avoir écouté le déroulement de l'interview, il a glissé : "J'ai l'impression de parler à un commandant de police !". Au bout d'une heure passionnante, il en ressort une interview agréable à lire et qui nous permet de sortir de son point de vue de spectateur mais aussi de voir le football de l'œil d'un ancien arbitre. Extrait. 

Bonjour Bruno, le football évolue, le jeu va plus vite. Etes-vous favorables à une assistance vidéo pour l'arbitre afin de l'aider à prendre ses décisions en cas de doute ?

Bonjour. Justement, j'ai écrit un livre en 2010 sur la Coupe du Monde qui s'appelle SOS Arbitre, SOS Vidéo. Pour ma part, je suis pour une aide à l'arbitre, à la vidéo à partir du moment où le jeu va de plus en plus vite, où les matchs sont de mieux en mieux télévisés et que les arbitres n'ont pas tous ces moyens pour arbitrer. Je suis comme Sepp Blatter président de la FIFA) qui était contre, j'ai évolué là- dessus notamment grâce à la technologie sur la ligne de but qui est une bonne chose pour l'arbitre. Je suis pour ce système Hawk-Eye qui affichera sur la montre de l'arbitre "Goal" quand le ballon franchira la ligne. Ça, c'est très bien. Car lors de la dernière Coupe du Monde, lors du match AngleterreAllemagne et sur le but de Frank Lampard, l'arbitre assistant placé sur la ligne de hors-jeu ne pouvait voir le but. Les arbitres de surfaces ont montrés leurs limites lors du dernier Euro. Vu la force de frappe des joueurs actuels, les arbitres de surfaces n'ont pas le temps de voir si le ballon a franchi la ligne ou non. Lors du match Ukraine-Angleterre, un but a été refusé aux Ukrainiens alors qu'il avait franchi la ligne. Pour ma part, je suis pour une assistance vidéo dans la surface de réparation. Est-ce qu'un but est entaché d'une faute, comme pour Thierry Henry en 2009 ; est-ce qu'il y a une faute dans la surface ; est-ce qu'elle est commise à l'intérieur ou à l'extérieur de la surface. Voilà trois cas où la vidéo serait utile. Après, il faut que cela reste sous contrôle.  

Que voulez-vous dire par là ?

Je vais plus souvent en ce moment voir des matchs de rugby au stade. Et j'ai vu l'effet pervers de la vidéo où avec les nouvelles consignes permettant de remonter deux temps de jeu avant l'essai, et où cela dénature complètement le jeu. L'arbitre demande systématiquement la vidéo pour se réfugier. A Jean-Bouin, pour son inauguration, il y avait tout le public qui scandait "Vidéo, vidéo" dès qu'il y avait une décision litigieuse. Là, on n'est plus dans le sport. Cela déresponsabilise l'arbitre. Et on passe alors d'un excès à un autre. Et justement, au rugby, les gens commencent à revenir sur la vidéo. Car la vidéo peut dénaturer le sport. Après, cela dépend quel sport l'on veut. Si l'on veut un sport aseptisé, sans aucune erreur mais l'erreur est humaine ! Là on rentre dans un autre débat mais est-ce que l'injustice ne nourrit pas la légende du sport ? C'est aussi ça l'histoire du sport. Et ça, on doit l'accepter. On peut comprendre qu'aujourd'hui il y a de tels enjeux économiques que les gens ne sont pas prêts à entendre ce discours. L'erreur d'un arbitre est considérée comme une injustice. C'est comme un magistrat car un magistrat n'a pas le droit de se tromper. Par contre, un joueur qui loupe un penalty ou alors un gardien qui passe à travers un match est mieux accepté. Mais les gens ne comprennent pas que l'arbitrage reste une activité humaine, de plus en plus difficile et que l'interprétation est extrêmement subjective. Si vous mettez dix arbitres sur une action de jeu où il y a un accrochage dans la surface, ils n'auront pas tous la même décision. Si on n'accepte pas l'erreur, on n'accepte pas le sport. 

L'arbitrage à cinq en place en Coupe d'Europe, en Coupe de la Ligue ou encore lors du dernier
Euro est-il efficace ?

L'idée est bonne parce que la surface de réparation est la zone de vérité, c'est d'où viennent toutes les polémiques. C'est la partie la plus difficile à arbitrer. C'est là que se décide le penalty, soit la sanction suprême ; c'est là d'où on valide les buts ; elle doit rester sous contrôle. Alors qu'il y ait un arbitre en plus pour les surfaces, l'idée me paraît judicieuse. Maintenant, il faut aussi que ces arbitres de surfaces prennent leurs responsabilités et aident l'arbitre à prendre les bonnes décisions, ce que l'on voit de plus en plus souvent. Dans de plus en plus de matchs, l'apport de l'arbitre de surface a été bénéfique. Mais c'est une révolution, il faut que l'arbitre central se rappelle qu'il a un arbitre de surface. Alors que cet arbitre n'aime pas trop partager le pouvoir. Mais c'est toujours lui qui aura le dernier mot. Vous ne verrez jamais des arbitres de surface faire des grands gestes car ils se parlent par oreilles et qu'ils ont un bâton dont ils se servent je ne sais pas comment. Prenons un exemple concret. Lors de la finale de la dernière Coupe de France Bordeaux-Evian (voir numéro 41), il y a un penalty qui a été sifflé en faveur de Bordeaux. L'arbitre Freddy Fautrel n'avait pas vu la faute mais c'est son arbitre de surface qui lui a signalé la faute, qui le sauve. Et là, c'est un cas concret où l'apport de l'arbitre de surface est bénéfique.

Il y a quelques mois, vous proposiez chez nos confrères de VAVEL France un carton orange soit
une exclusion de dix minutes pour une faute plus grave que le carton jaune mais qui ne mérite
pas le rouge. Etes-vous toujours favorable à cette idée ?

[Convaincu] Oui, je pense que cela pourrait calmer les ardeurs de certains. Il y a beaucoup de sports qui pratiquent l'exclusion temporaire : le handball, le rugby, le hockey sur glace… Cela calmerait certains joueurs car quand vous avez un joueur mis dehors puis un deuxième, vous avez une équipe qui joue à neuf, ce n'est plus pareil. Vous voyez, cela pourrait faire baisser la température sur le terrain.

Cela serait bénéfique pour les matchs compliqué à arbitrer alors ?

Voilà, car cela ne sert à rien de mettre un carton rouge d'entrée s'il y a un tacle appuyé. Mais il ne faudra pas non plus se réfugier derrière ça pour ne plus prononcer de cartons rouges. Alors bien sûr deux cartons jaunes égal deux cartons rouges mais attention, pas non plus un carton orange et un carton jaune pour un même joueur. Il aura le droit à une fois mais pas deux, le deuxième carton, c'est rouge.

Etes-vous en revanche favorable à ce que le coup-franc soit reculé de dix mètres en cas de
contestation comme c'est le cas pour les pénalités au rugby ?

Pourquoi pas... [Avec ironie] Pourquoi pas mais j'ai peur que l'on ait beaucoup de coup-franc tirés de la surface.

Pour faciliter la compréhension des décisions arbitrales et rendre les arbitres plus humains,
êtes-vous favorables à des conférences de presse des arbitres après les matchs ?

Il faut savoir que la fédération française (FFF) ne souhaite pas que les arbitres communiquent après les matchs pour ne pas alimenter la polémique. Elle se réfère aux consignes de la FIFA. Par contre, qu'il y 
ait au sein de la direction de l'arbitrage quelqu'un qui porte la parole des arbitres, c'est bien. Il faut qu'il y ai une communication qui soit mise en place tous les week-ends pour répondre aux critiques, aux attaques qui sont des fois injustifiées car l'arbitre n'a fait qu'appliquer la règle qui est malheureusement trop souvent méconnue et des joueurs et des entraîneurs. Hier soir [14 septembre], il y a un joueur de Guingamp qui a pris un carton car il a pris le ballon dans les filets. Il y a une règle qui stipule que quand un ballon a traversé la ligne de but, il n'appartient plus à l'attaque mais à la défense. Et ce joueur [Mustapha Yatabaré] a pris un carton jaune parce qu'il ne l'avait pas respecté.

Il y a peu, une nouvelle règle est apparue, le hors-jeu passif. Peu de personnes en connaissent
vraiment les contours, pouvez-vous nous l'expliquer ?

Ce n'est pas un changement de règle, c'est une précision sur la notion d'hors-jeu passif. C’est-à-dire qu'un joueur en position de hors-jeu passif qui viendrait se déplacer vers le ballon et qui amènerait des défenseurs sur lui sera considéré comme actif sur le plan de l'arbitrage. Et aussi qu'une passe d'un joueur vers son gardien récupéré par un joueur en position de hors-jeu passif ne sera pas sanctionnée. Voilà les points essentiels. Mais au final, il y a de moins en moins d'hors-jeu passif sanctionné. Les règles ont changées. C’est-à-dire que maintenant, il faut attendre le plus longtemps possible avant de lever son drapeau pour voir qui récupère le ballon. Si un ballon est donné en direction de deux ou trois joueurs dont un ou deux sont en position de hors-jeu passif, il faut maintenant attendre de savoir qui est le destinataire, qui récupère le ballon avant de lever son drapeau. C'est pour ça que vous voyez les
arbitres de touches qui lèvent de moins en moins vite leur drapeau, qui attendent le dernier moment pour savoir qui récupère le ballon. Et c'est pour ceci que c'est compliqué de juger les hors-jeu. Le hors-jeu, c'est inhumain à juger. 

Etes-vous pour ou contre l'usage du micro de l'arbitre par les télévisions comme c'est le cas
pour la finale de la Coupe de la Ligue ?

Oui si c'est pour ce côté pédagogique : expliquer au téléspectateur pourquoi telle décision a été prise.
Après, il ne faut pas non plus que cela devienne une téléréalité. J'ai vu ce pauvre arbitre au rugby qui avait une caméra sur le front, on aurait dit un spéléologue. Il ne faut pas non plus aller jusque-là. Quand vous mettez le micro de l'arbitre à disposition de la télévision, certains vous disent "Ca permettra aux joueurs de se calmer et de ne plus insulter les arbitres car tout le monde va les entendre comme ça on saura pourquoi l'arbitre l'expulse." Avec micro ou non, je n'avais pas besoin de ça pour expulser un joueur qui se comporte mal. Après, le jeu c'est aussi de pouvoir piquer un coup de gueule de temps en temps entre un joueur et un arbitre mais cela doit rester dans le match. Je suis un peu sceptique.

La double peine (penalty et carton rouge) est souvent contestée, faut-il la modifier ?

Il faut d'abord faire un petit rappel historique. Pourquoi la double peine a-t-elle été instaurée ? Parce qu'il y avait une pratique de l'antijeu en système, il y avait de moins en moins de buts, de plus en plus
d'actions d'antijeu ; de plus en plus d'attaquants empêchés de marquer par des tirages de maillot, par des tacles, par des accrochages, par des croches pied. Il fallait donc que ces derniers aient une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Il fallait que les défenseurs et les gardiens sachent qu'ils pouvaient être durement sanctionné par des gestes comme ceux-ci. Après, ce qui pose le plus souvent problème actuellement, c'est le pourquoi du comment elle est parfois appliquée et pourquoi des fois elle ne l'est pas. C'est là où les gens ne comprennent pas. Pour tout vous expliquer, il a des consignes qui ont été données aux arbitres pour juger de la double peine. On estime qu'il y a la double peine quand il y a une
action de but enrayée par une faute. Une action nette de but, c'est quand un attaquant file au but, qu'il a passé tout le monde et qu'il est dans l'axe du but. Un attaquant qui se détourne, qui ne va pas dans l'axe du but est estimé comme n'étant pas en position de marquer. Et donc, la double peine n'est pas appliquée. Mais on aide de plus en plus les arbitres à être uniforme.
 
La contestation pollue le football actuel. Les sanctions doivent-elles être plus sévères contre
ceux qui ralentissent le jeu ?

[Convaincu] Oui ! Il y a trop de contestation dans le football. Quand on voit un attaquant qui n'est pas concerné par l'action et qui fait 25 mètres pour venir contester, c'est intolérable, c'est carton. Par contre, il est aux arbitres de faire la différence entre la contestation véhémente : on empêche un arbitre de sortir un carton, on l'entoure, on l'encercle à une contestation de frustration. On peut comprendre une contestation de frustration, pour un joueur qui sur le coup d'une action ne contrôle plus ce qu'il fait. Cela, on peut l'accepter. En revanche, quelqu'un qui fait une contestation véhémente doit être sanctionné. Au foot, c'est beaucoup trop souvent le cas.

Surtout que l'arbitre n'a jamais changé une décision après l'avoir sifflé et qu'il y ait eu
contestation…

Non. Il peut la changer avant que le jeu ait repris si on lui dit qu'il s'est trompé. Mais ce n'est pas aux joueurs de le lui dire mais à ses assistants. Un arbitre ne changera jamais une décision sous la pression des joueurs mais bien parce qu'un de ses assistants lui aura signalé son erreur. 


N°43 – août-septembre 2013 – Arthur Massot 
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