ENTRETIEN AVEC ERIC CARRIERE

Eric CARRIERE : "Je ne regrette rien"

C'est avec un Éric Carrière plein de décontraction, de disponibilité et de gentillesse que nous avons eu la chance de faire un entretien très intéressant. Sa grande carrière en Ligue 1, son regard sur le football d'aujourd'hui et sa vie d'ex-joueur, l'ex-international répond à toutes les questions avec recul et franchise.  



Making-off : Contacté via un célèbre réseau social, Éric Carrière a rapidement accepté notre demande. Joint par téléphone, l'ex-joueur n'a pas été avare de paroles pour réaliser un entretien d'une quarantaine de minutes que nous vous laissons déguster.

 

Bonjour Eric Carrière, vous avez l'un des plus grands palmarès en France, mais quel titre est pour vous le plus beau ?  

Bonjour, le plus beau titre est certainement le titre de champion de France avec Nantes en 2001 car c'était mon premier titre de champion. Nous avions gagné les deux Coupes de Frances les années précédentes mais on avait failli descendre en Ligue 2 lors de la saison 1999-2000. Après, je fus élu meilleur joueur du championnat donc c'était une grosse saison pour moi. C'est pour cela que ce titre est le plus marquant.

 

Lors de cette année 2001, vous connaissez également vos premières sélections en Equipe de France, quel bilan faites-vous de cette expérience ? 

Je retiens plein de bonnes choses de cette expérience. D'autant plus que lorsque j'ai été sélectionné pour la Coupe des Confédérations, c'était quasiment le même groupe que 1998 sauf qu'il manquait Didier Deschamps et Laurent Blanc qui avaient pris leur retraite. Il y avait donc un super niveau de jeu et un jeu très collectif qui me convenaient bien, cela m'a permis d'avoir de bonnes statistiques. J'ai pris énormément de plaisir à jouer dans cette équipe.

 

Vous faîtes des débuts surprenants avec les Bleus, mais comment expliquer le fait que vous n'ayez pas réussi à vous imposer sur la durée avec la sélection ? 

Ma dernière sélection était contre la Yougoslavie. Nous gagnons 3-0 et je marque deux buts. C'était le dernier match de l'année civile de l'Equipe de France et en championnat avec Lyon, en décembre, je me blesse au genou. J'ai rejoué en janvier, mais j'avais des douleurs pendant trois ou quatre mois et j'ai donc été moins bon. Je n'ai pas retrouvé le niveau pour revenir en sélection. Cela voulait bien dire que je faisais partie des 30 meilleurs joueurs français, mais pas des 11. Ce n'est pas de la fausse modestie, je le pense vraiment. 

 

Après avoir quitté Nantes en 2001, vous êtes conspué par les supporters nantais, vu comme un traitre. Comment avez-vous vécu cette période ? 

Ceci est très dur à vivre, cela dépend des personnalités des joueurs, mais pour ma part, je l'avais très mal vécu. C'était lié à mon inexpérience en termes de transfert car le transfert à Lyon fût très long et est intervenu à la fin du mercato. On ne va pas parler de mensonges dans les tractations, mais plutôt de bluff. Il se passe toujours beaucoup de choses. Et il y a eu une incompréhension entre le FC Nantes et moi. Un jour il y avait des tractations, l'autre il n'y en avait plus. Puis à la fin, je me suis aperçu qu'il y en avait toujours. N'ayant pas toutes les informations, je me suis engagé à rester à Nantes, ce qui a été une grosse erreur de ma part qui suscité la colère et le désarroi des supporters.

 

Que retenir de vos trois années lyonnaises ? C'était génial car on a gagné trois titres dans un club qui était en pleine croissance. Quand j'ai quitté Nantes pour Lyon, c'était vraiment le club qui me convenait et qui avait une grande stabilité à l'inverse d'autres clubs comme Paris ou Marseille qui sont des clubs beaucoup plus médiatiques dans lesquelles il faut avoir un certain caractère. Je pense que Lyon était le club qui me convenait le mieux. Et sur la fin de ma période lyonnaise, le niveau s'élevait de plus en plus, notamment au niveau athlétique, et c'est pour ça que je suis parti parce que cela devenait trop difficile pour moi avec la concurrence d'Essien, Diarra, Juninho... Mais ce qui a été très enrichissant pour moi, c'était de sortir du jeu nantais pour voir autre chose. Ce n'est pas si facile que ça de s'adapter à un autre style de jeu.

 

En 2004, vous quittez Lyon pour Lens afin d'avoir plus de temps de jeu, mais vous avez un salaire inférieur, peut-on dire que vous faîtes partie des footballeurs qui privilégient le jeu à l'argent ? 

On peut le dire, mais il faut aussi être cartésien. Ce sacrifice a été mesuré. J'avais un salaire moins élevé, mais le contrat était plus long. Ce qui est le plus important, c'est le projet. Si vous avez un projet très intéressant et en plus de cela un salaire plus élevé, il faut être bête pour ne pas sauter sur l'occasion. Alors certes, j'avais un salaire moins élevé, mais ça restait un bon contrat. 

 

Quel regard portez-vous sur ces joueurs qui partent s'exiler en Chine ou au Qatar dans un objectif uniquement financier ? 

Je suis très respectueux de la vision de chaque personne. Il y aussi des joueurs qui partent pour découvrir une culture différente. Même si cela ne se passe pas toujours bien pour eux, ils découvrent autre chose et puis ils s'aperçoivent que la vie est plus belle en France. Je ne suis pas critique car c'est une expérience de vie plutôt intéressante. Et ça, je ne l'ai pas fait. J'aurai pu partir au Qatar mais je ne me voyais pas tellement partir seul ou emmener ma famille là-bas. En revanche, partir aux Etats-Unis, ça doit être une très belle expérience. 

 

Vous n'êtes donc jamais parti du championnat de France pour des raisons familiales ? 

Oui mais je faisais aussi encore parti des générations qui ne voyageaient pas beaucoup hors de France. J'ai préféré rester en France aussi parce que j'aime bien manger, bien boire [rires]. Je ne voyais donc pas l'intérêt de bouger. Après, au niveau footballistique, j'étais assez conscient de mon niveau, je ne me voyais pas en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Italie. Le seul pays, pouvait être l'Espagne avec la Real Sociedad qui m'aurait fortement intéressé lorsqu'il y avait Raynald Denoueix. Mais il faut aussi être dans un contexte avec un entraîneur qui te veut vraiment. Avec du recul, partir jouer à l'étranger est une expérience que j'aurai bien aimé vivre.

 

Vous êtes relégué en 2008 avec Lens, après avoir connu les sommets de la Ligue 1, comment appréhende-t-on ce choc ? 

Cela ne se digère pas facilement. Cette année-là, nous perdons la finale de la Coupe de la Ligue contre le PSG, je n'avais jamais perdu une finale et je n'avais jamais connu de relégation. J'ai encaissé ces deux chocs sur la même saison. Je suis plutôt quelqu'un qui porte les responsabilités, je ne les fuis pas, ce qui peut avoir des répercussions sur les performances. Mais avec l'âge, j'ai appris à mieux le gérer. Par exemple, lorsque je suis parti à Lyon pour 80 millions de francs (environ 12 millions d'euros), j'ai porté la responsabilité d'un transfert, j'ai appris à vivre avec ça, ce qui n'est pas facile car tu as peur de décevoir les supporters et malheureusement, cela est inévitable car dans les sports de haut niveau, tu en déçois forcément. Et quand tu es relégué dans un club aussi populaire que le RC Lens, tu dois porter une grande responsabilité. C'est pour cette raison qu'à la fin de mon contrat, j'avais dit à Gervais Martel qu'il pouvait me proposer ce qu'il voulait car ma priorité était de rester dans son équipe, j'avais envie de continuer à porter cette responsabilité. Puis je ne suis pas resté parce que Daniel Leclerc (directeur technique du RC Lens) ne le voulait pas. Ce n'était en aucun cas pour des raisons financières. Il avait essayé de faire croire ça. Mais moi je ne demandais rien puisque j'étais en fin de contrat. Du coup je suis parti à Dijon. Après, je peux comprendre qu'un dirigeant veuille changer de joueur, d'ailleurs cela leur a bien réussi. Mais je le répète, ce n'était pas une question d'argent.

 

Dans lequel de ces quatre clubs vous êtes-vous le plus épanoui ? 

Au niveau du style de jeu, c'était le FC Nantes. Mais j'ai aussi pris énormément de plaisir et j'ai beaucoup appris à Lyon notamment par rapport à la philosophie du club. A Nantes, cela était basé sur les moyens, on essayait tout simplement de mieux jouer que l'adversaire, ça paraît logique. Mais à l'OL, c'était différent, c'était plus une philosophie de culture de la gagne, on avait les moyens individuels, dans notre esprit la victoire était une évidence. Ce changement de philosophie n'est pas facile. Mais ça m'a permis de beaucoup progresser mentalement. 

 

Avec du recul, quelle est la chose que vous regrettez le plus dans votre carrière ? 

La réalité, c'est que je ne regrette pas grand-chose. Pour la simple et bonne raison qu'à 18 ans je n'aurai jamais imaginé pouvoir devenir professionnel, gagner des titres et être sélectionné en Equipe de France. Je suis fier de mon parcours, c'est pour cette raison que je ne regrette rien. Je n'ai jamais connu de gros problèmes, notamment au niveau des blessures. Je vois plus le verre à moitié plein qu'à moitié vide. Après je me dis quand même que ça aurait été bien de faire une saison ou deux aux Etats-Unis. 

 

Dans quelle équipe actuelle auriez-vous aimé jouer ? 

J'aurai adoré jouer dans cette équipe parisienne car ils ont un milieu de terrain très intéressant, il y a beaucoup de mouvements et de coordinations entre les joueurs, et c'est vraiment le top !

 

Quel est votre club de cœur ? 

Sans hésitation, c'est le FC Nantes qui est venu me chercher quand je jouais en amateur et où je me suis beaucoup épanoui au niveau du jeu. D'ailleurs, j'aimerai bien qu'il y ait un match le samedi à 17h à la Beaujoire pour que je puisse y retourner en tant que commentateur.

 

©

Le fait d'avoir votre club de cœur en Ligue 1 ne représente-t-il pas une difficulté à rester objectif D vis-à-vis de lui dans votre rôle de consultant ? 

Non, je reste tout à fait objectif car j'aime le foot, et j'aime quand le meilleur gagne. Cela ne veut pas dire que c'est le plus riche qui doit gagner ! Mais plutôt l'équipe qui pratique le plus beau jeu collectif. 

 

 

Votre métier de consultant, vous l'aviez envisagé à quel moment ? 

En fait, je connais très bien Dominique Armand, avec qui j'évoluais à l'AS Muret en National à l'époque. Je suis parti vers une carrière de footballeur, et lui de journaliste. Mais il m'avait dit que lorsque j'aurai finit ma carrière de footballeur, la porte était grande ouverte pour rejoindre CANAL+ car j'avais le bon profil. J'ai alors décidé de tenter ma chance afin de savoir si j'étais assez bon pour assurer ce métier et si c'est une profession qui me plaît. Au début, je considérais cela comme une activité annexe et puis plus le temps passait, plus j'ai pris goût à faire cela. Ce que je faisais convenait à CANAL+ et à moi-même, c'est donc devenu un vrai métier maintenant. 

 

Vous avez passé il y a quelques temps votre diplôme d'entraîneur, ainsi que celui de manager, quand va-t-on vous découvrir dans ce rôle ? 

Lorsque l'on obtient des diplômes, l'on n'est pas obligé d'en exercer la profession. Je me suis donné les moyens de gagner en compétence et de pouvoir intégrer un club mais plus le temps passe, plus le métier de consultant me plaît. De plus, le fait d'avoir ces diplômes me permet d'avoir le choix, mais aussi d'être en capacité de bien analyser les choses. Lorsque tu as passé tes diplômes d'entraîneur, tu en connais mieux le métier. Le diplôme de manager me permet de mieux connaître le fonctionnement d'un club et donc d'avoir un meilleur jugement.

 

Donc vous n'êtes pour l'instant, pas intéressé par le métier d'entraîneur ou de manager ? 

Ce sont des métiers qui me plairaient mais dans la vie, il est surtout question de choix et de bon équilibre. J'ai fait le choix de ne pas tout baser sur la partie professionnelle afin d'avoir un bon équilibre familial. Mais peut-être que dans quelques années, avec mes enfants qui grandissent, j'en aurai envie. Mais là avec CANAL+, l'équilibre est bon. Il y aussi des entraîneurs qui critiquent les consultants en disant qu'ils ont choisi la facilité. Mais il faut aussi savoir qu'on n'a pas les mêmes salaires. Les entraîneurs ont un salaire nettement plus élevé, ce qui est normal car ils ont beaucoup plus de pression que les consultants. Mais ce que je veux dire, c'est que ceux qui choisissent d'être consultant plutôt qu'entraîneur, font un vrai choix de vie. 

 

De manière générale, quel regard portez-vous sur le football français ? 

On a eu de la chance de voir des investisseurs venir, même si ça chamboule un peu le mode de fonctionnement et l'ordre des choses. Mais cela a permis d'amener de l'attractivité et de la médiatisation sur notre championnat avec de vrais grands joueurs. Il y a 3 ans, lorsque j'ai commencé à commenter, je ne pouvais jamais voir de gros spectacles comme on en voit maintenant avec Paris. Et si j'ai appris quelque chose durant mes années de formation, c'est que pour gagner en football, il faut avoir plus d'argent que les autres. Dans le football, c'est obligatoire. Il y a la partie sportive, aléatoire qui dépend des performances des joueurs que tu achètes. Mais quand tu as plus d'argent que les autres, tu recrutes de meilleurs joueurs et tu assures sur la durée une capacité à tout le temps gagner. Il faut garder le côté intéressant du football, qui fait qu'on ne sait jamais quelle équipe va l'emporter mais il faut qu'il y ait un certain niveau de spectacle comme c'est le cas dans d'autres championnats pour que ça devienne intéressant, que les joueurs aient envie de venir et surtout qu'il y ait plus de passionnés. Car c'est un élément que j'ai trouvé de plus en plus déficient au fil de ma carrière, il y avait plus de joueurs qui étaient de moins en moins passionnés par le football. Quand je dis "pas passionnés", c'est que quand tu dois faire un tennis-ballon à l'entraînement, tu dois être heureux d'y aller mais c'est arrivé qu'il y ait de plus en plus de joueurs qui n'en aient pas envie. 

 

A propos d'argent dans le football, pensez-vous que des clubs comme le PSG, dont les investisseurs arrivent du jour au lendemain, y perdent leur âme à cause de cette arrivée massive d'argent ? 

Cela peut arriver, mais pour Paris, je trouve que c'est plutôt bien géré. Au contraire, grâce à leurs moyens beaucoup plus importants, ils essayent de cultiver la marque du club, et une marque, c'est aussi son histoire. Donc je n'ai pas l'impression que ce soit mal gérer du côté de Paris. Ils s'inspirent beaucoup de ce qui se fait à l'étranger. Dans des clubs comme le Real Madrid, ils cultivent l'institution du club. Par exemple, on y trouve un musée, tous les joueurs qui y sont passés sont en photo et en vidéo accessible au grand public. Je trouve ça génial, et ce n'est pas très difficile à mettre en œuvre. Et Paris va un peu dans ce sens-là. Cela a été critiqué au départ avec le tapis rouge, etc... Mais on s'aperçoit qu'à l'heure actuelle, les joueurs de Paris ont une belle image.



Entretien réalisé par Mickaël Parienté   - N°45 – décembre 2014-janvier 2015 –

 
ce site a été créé sur www.quomodo.com