Entretien avec Chérif Ghemmour

Johan Cruyff, Génie, pop et despote

Chérif Ghemmour, l’un des fondateurs de So Foot a choisi FOOT+ pour présenter son livre sur Johan Cruyff intitulé Génie pop et despote . Il s’agit d’une biographie très exhaustive qui retrace la carrière d’une légende du football à travers les bouleversements sociétaux des années 1960 et 1970. Un livre mêlant Histoire et football avec un équilibre admirable dont il a accepté de nous parler dans une interview passionnante.

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire un livre sur Cruyff ?


Il y a une réponse de fond et une réponse de forme. La réponse de forme, c’est que j’avais déjà écrit un livre sur le football et la politique pour les éditions Hugo Sport il y a 3 ans. Mon ami Floriant Sanchez, un ancien de So Foot qui travaille maintenant au sein de cette édition m’avait déjà parlé du projet d’écrire un livre sur Cruyff du temps on l’on travaillait ensemble. On a eu cette idée car c’est un footballeur qui n’est pas très connu bien qu’il soit l’un des plus grands joueurs de tous les temps. De plus, nous avions remarqué qu’il n’y avait pas de biographie de Cruyff écrite en français. Il y avait donc une forme de challenge à relever.

En ce qui concerne la réponse de fond, si Floriant Sanchez s’est adressé à moi, c’est qu’il savait que j’étais un grand fan de Cruyff, j’avais connu cette époque des années 1970. J’étais donc à même d’en parler. Comme beaucoup de gens de ma génération, ceux qui ont entre 45 et 50 ans, ont été marqué par ce personnage que ce soit par son football et par sa personnalité. Cruyff a plus marqué que Maradona ou Pelé. L’argentin n’avait pas la même classe ni le même aura et Pelé jouait au Brésil, donc nous le voyions peu.

Voilà pourquoi j’ai décidé de relever ce défi.


Comment expliquez-vous alors le fait que Cruyff ne soit pas si connu par la génération d’aujourd’hui a contrario de Pelé ou Maradona ?


Pour deux raisons essentielles : la première c’est que Cruyff n’a pas gagné la Coupe du Monde, il en a même disputé qu’une seule. Alors que Maradona et Pelé l’ont gagnée. L’autre raison, c’est que Pelé fût la vraie première star mondialisée du football, même si on ne le voyait pas beaucoup, il était connu pour ses trois Coupes du Monde. Il avait donc marqué durablement une époque et plusieurs générations. Quant à Maradona, il a pu bénéficier de la grande médiatisation du football qui a commencé à s’implanter dans les années 1980. Du temps de Maradona, nous sommes passés à la couleur, ce qui est très important et il y a eu aussi l’ajout de caméras sur les terrains. En regardant des documentaires sur Maradona, notamment sa Coupe du Monde 1986, nous pouvons voir ses actions sous une multitude d’angles, il y a un usage abondant de traveling et autres vues en contre plongée. Du temps de Cruyff, cela n’existait pas.

Avec la puissance médiatique relancée par l’arrivée d’Internet, Maradona s’est fait prendre à son propre en jeu en se faisant détrôner par Messi.

De plus, à l’époque de Cruyff, c’était difficile de situer les Pays Bas sur la carte ce qui est loin d’être le cas du Brésil et de l’Argentine qui sont de véritables terres de football. Cruyff est un hollandais, ce n’est donc pas un accès direct à une culture, à une langue et à une carrière aussi facile que les Brésiliens, les italiens ou les espagnols. C’est donc un ensemble de paramètres qui expliquent que Cruyff ne soit pas connu des générations actuelles.

Mais ceci est d’autant plus fascinant que l’aura de Cruyff se mesure à la rareté. C’est la force des grands. Si l’on compare avec les comédiens, on peut remarquer que ce ne sont pas ceux qui ont tourné le plus de films qui marquent l’Histoire de cinéma.


Combien de temps ce travail vous a-t-il pris ?


Toute une vie. Pas toute une vie de travail bien sûr, mais de proximité car j’ai grandi pendant la carrière de Cruyff. Le travail en lui-même m’a pris 10 mois, le temps de rassembler tous les éléments : la documentation, les matchs, etc. Maintenant si on veut faire dans le symbolique, on peut dire neuf mois, ça fera comme un accouchement.

 

D’un point de vue émotionnel, votre rapport à Cruyff a-t-il évolué après avoir effectué ce travail ? Par exemple, qu’avez-vous ressenti au moment de votre rencontre avec lui ou lorsque vous avez appris pour son cancer ?


C’est une très bonne question car au moment où Javier et moi avons décidé d’aller interviewer Cruyff pour faire un numéro So Foot spécialement dédié à lui cet été, toute l’équipe de rédaction me chambrait en me disant que j’allais rencontrer mon idole. Or je n’étais pas du tout dans cetteoptique-là. Ce n’est plus mon idole, c’est simplement un personnage que je respecte énormément, que j’admire mais rien de plus. Cette rencontre s’est finalement passée comme je le pensais, j’ai été touché de le voir mais pas tant que ça non plus.

En revanche, quand j’ai appris son cancer, j’ai été assez affecté. Dans l’écriture du bouquin, quand tu rentres quasiment dans son intimité, quand tu visionnes des vieux documentaires néerlandais des années 1960, tu regardes des photos, des films, etc. La personne commence à rentrer dans ta vie. J’ai donc été impacté sentimentalement.

D’un autre côté, j’ai toujours gardé en tête mon objectif d’écrire ce livre. Cela reste un travail intellectuel qui m’impose naturellement une prise de distance vis-à-vis de lui. Ce n’est pas parce qu’à certaines périodes je consacrais entre 17 heures et 20 heures de mes journées à Cruyff qu’il m’est devenu plus proche ou plus sympathique.

Mais si j’avais été comédien et que j’aurais dû interprété le rôle de Cruyff, les choses auraient certainement été différentes.


Ce livre représente-t-il une des plus grandes fiertés de votre carrière ?


Je pense que oui, pas la plus grande fierté mais l’une des plus grandes. Comme dans pas mal de discipline, entre le moment où le projet est lancé et le moment où il estbouclé, il y a toujours une gratitude, une grande satisfaction. D’autant plus que le livre est relativement épais (350 pages) ce n’est pas un Wikipédia amélioré. Cette fierté a pris une dimension importante car depuis que le livre est sorti, pratiquement tout le monde l’a apprécié. J’ai reçu beaucoup de compliments. Donc j’était content et fier au départ, mais je le suis un peu plus tous les jours avec 

la satisfaction d’avoir fait passé du bon temps à mes lecteurs.


Le numéro de So Foot spécial sur Cruyff de l’été dernier, a-t-il un lien avec le livre ?


Non, c’est une pure coïncidence ! Alors que j’étais en train d’écrire le livre, en mars dernier, Pierre Maturana, l’un des rédacteurs en chef de So Foot m’appelle pour me prévenir qu’ils allaient obtenir une interview de Cruyff et qu’ils pensaient donc faire un numéro d’été spécial sur lui. Il a ajouté qu’ils avaient pensé à moi pour assurer l’interview et aussi pour contribuer à la réalisation de ce numéro.  J’étais un peu embêté à vrai dire. Il fallait que je scinde mon cerveau en deux : d’un côté le numéro de So Foot, de l’autre mon livre avec toutes mes recherches. J’ai d’abord demandé l’autorisation à Hugo Sports. Une fois que l’édition m’a donné son accord, je me suis pleinement investi dans le numéro en me disant que cela me permettrait de rencontrer Cruyff, ce qui peut être utile. J’ai quand même prévenu l’équipe que je comptais bien garder pour moi pas mal de recherches que j’avais faites sur lui pour mon livre. Je ne voulais pas tout déballer dans So Foot pour éviter de parasiter la parution du livre. Finalement, on a trouvé le juste milieu, je suis devenu le rédacteur en chef du numéro, et tout s’est bien passé. Le numéro était très bien, et l’on a même eu droit aux compliments de Cruyff via son compte Twitter. Cela a peut-être servi de bande-annonce à mon livre.

 

Dans votre livre, vous donnez une grande importance à l’Histoire, comment trouver le bon dosage entre football et Histoire ?


C’est ça le plus difficile ! Le but n’était pas de faire un Wikipédia amélioré bien évidemment, cela est inintéressant. L’enjeu est de contextualiser une vie, un personnage, une carrière à travers une époque et l’évolution du football. Il faut aussi essayer de dresser des parallèles, d’établir des coïncidences s’il y en a, de mettre en concordance la vie d’un homme qui est en l’occurrence une star du sport avec la société hollandaise des années 1960 : le rock, la politique. Analyser une société en pleine évolution avec notamment l’arrivée du Baby Boom, d’une jeunesse qui est très encline à s’imposer face au « vieux monde ». Cruyff incarnait un peu tout cela. Le plus dur est donc de parler de tout cela mais pas par « gros paquet », il faut bien doser.

Le plus dur, ce n’est certainement pas de retracer sa carrière, de décrire les plus grands matchs qu’il a fait ainsi que ses caractéristiques footballistiques, tout cela est assez rapide. La problématique fût : comment bien doser pour que mon livre soit digeste et qu’on n’y perde pas le fil ?

Cela relève d’un vrai travail d’écrivain, ce n’est même plus du journalisme.


Connaître le contexte historique est donc indispensable pour comprendre le phénomème Cruyff ?


Tout à fait car Cruyff est le fruit de son époque. Il s’agit là d’une sorte d’interactivité : l’époque a fondé Cruyff c’est à dire le Baby Boom, le Rock’n’roll, les Beatles, les Rolling Stones, etc. Mais Cruyff a grandement influencé son époque en provoquant certains bouleversements de la société hollandaise car il était jeune, il s’habillait de façon Rock’n’roll, il aimait l’argent, il ne supportait pas l’autorité, il était très rebelle. Donc l’époque l’a marquée et il a marqué l’époque.


Il a donc su casser les codes, telle une rock star…


Absolument ! Il ne le dirait pas comme ça, mais durant les années 1960, la jeunesse hollandaise voulait se montrer, prendre les commandes, être rebelle, sexy. Pour reprendre le slogan de « mai 68 », on peut dire que cette jeunesse hollandaise voulait « jouir sans entrave », et Cruyff incarnait toutes ces valeurs. Les années 1960 sont fascinantes, il n’y avait pas que le Rock et Cruyff, il y avait également des figures politiques qui inspiraient un renouveau comme Che Guevara ou Mao. Personne ne pouvait échapper à tous ces phénomènes. Ayant connu la fin de ces années-là, j’ai ressenti cette exaltation alors que j’étais encore très jeune. Je sentais déjà que c’était une époque pleine de bouleversements, de promesses, de progrès, de craintes, tout y était. Que ce soit en politique, en musique, en sport avec les noirs américains aux Jeux Olympiques de 1968 le poing en l’air ou encore au cinéma avec les nouveaux grands studios hollywoodiens. Cette société en mouvement était perceptible à tous les niveaux. C’est un souffle très puissant et Cruyff avait largement sa place dans tout cela en représentant une des nouvelles figures de la jeunesse mondiale.

Par ailleurs, dans les années 1960, la menace de la guerre était pratiquement écartée, mises à part la guerre d’Algérie en France et la crise de Cuba. On a donc vraiment commencé à vouloir vivre de manière différente par rapport aux générations antérieures qui vivaient dans la crainte. On était vraiment entré dans une époque où la jeunesse avait pris le pouvoir et avait un rôle libérateur. Et Cruyff a été très influencé par ce côté libérateur qu’incarnaient notamment les Beatles et les Stones.


Qu’a-t-il apporté au football ?


Il a tout d’abord apporté le côté « supersonique » du football. Avant, le football était simplement rapide, puis il est devenu très rapide avec Georges Best, mais Cruyff a poussé cette rapidité encore plus loin. Cruyff avait de réelles qualités de sprinteur notamment dans les 20 à 30 premiers mètres. En chronométrant, on s’aperçoit qu’il avait le même démarrage que les coureurs de son époque. Cette qualité était très nouvelle. En un démarrage, il avait cette facilité à casser les lignes.

Cela s’accompagne d’une technique individuelle hors du commun. Il avait toute la panoplie du dribleur. De plus, il avait cette particularité que je n’ai vu chez aucun autre footballeur, celle d’avoir quatre surfaces de pied, c'est-à-dire qu’il savait utiliser aussi bien son extérieur et intérieur du pied droit et gauche. D’autant plus que l’usage de l’extérieur du pied était très nouveau à l’époque. Ce qui m’a frappé dans l’une de ses vidéos, c’est qu’il peut faire un crochet du droit et enchaîner par une frappe de l’extérieur du pied gauche… je n’ai jamais vu ça ! Pourtant, il faisait ça comme il respirait, c’est d’ailleurs pour ça qu’il a les jambes légèrement arquées. Il a aussi une technique très aérienne, avec ses contrôles de la poitrine à deux mètre du sol. C’était un joueur extrêmement complet. A titre de comparaison, Maradona n’avait que le pied gauche.

C’est également un joueur très endurant ! Sa carrière a duré 20 ans, sans beaucoup de blessures alors qu’à côté, il fumait comme un pompier. On est donc face à un métabolisme très rare.

L’autre point qui le classe largement au-dessus des autres, c’est sa vision. Napoléon était capable, après dix minutes d’observation à la longue vue, de voir les positions de ses ennemies et savait comment placer son armée pour les vaincre. Cruyff, c’est pareil. Il savait exactement comment disposer son équipe. Il avait ce côté stratège qui faisait de lui un entraîneur-joueur. Il savait sur quel rythme jouer : quand temporiser et quand accélérer. Mais aussi sur quelle partie du terrain attaquer. Cruyff savait repérer toutes ses informations avec plusieurs secondes d’avance. Dans mon livre je ressors pas mal de petites anecdotes de terrain à ce propos. Quand on regarde le Barça de ces dernières années, quand Iniesta recherche la profondeur avec Neymar, Messi ou Suarez, à la télévision les actions paraissent évidentes. Sur le terrain, la réalité est tout autre. Il y a des adversaires en face, il faut savoir doser le ballon, quand le donner. C’est très difficile d’analyser tant d’informations en même temps, et Cruyff le faisait à la perfection.

A partir des années 1960 le football a commencé à se durcir par rapport aux années 1950 où l’on avait des moyennes de buts par match à hauteur de 6 ou 7. Dans les années 1970, cette moyenne a énormément baissé. Cruyff a donc traversé ces deux époques. Il devenait plus difficile de trouver des solutions face à ce football très défensif, mais Cruyff les trouvait. C’est pour ça qu’il est devenu une superstar. Quand arrive le Football Total de l’Ajax avec l’entraîneur Rinus Michels, Cruyff a apporté de nouvelles perspectives au football que l’on espérait plus. Bien sûr, il y avait le Brésil de 1970, mais c’était une sélection nationale que l’on voyait seulement tous les 4 ans lors de la Coupe du Monde. Alors que là, c’était l’Ajax, on y était proche. Cette équipe était largement au-dessus des autres équipes européennes.C’était la magie du Football Total, et Cruyff en était le cerveau.

Le summum de son intelligence tactique, c’est que dans les années 1970 quand il commence à être repérer et neutraliser avec l’Ajax, il savait aussi se mettre en retrait. Il laissait à d’autres le soin d’organiser le jeu. Cette attitude reflète une intelligence inouïe. Malgré son statut et son égo, il comprenait que pour gagner certains matchs il fallait qu’il reste en retrait. C’est par exemple ce que je reproche à Zlatan Ibrahimovic aujourd’hui. Ce joueur est incapable de considérer que Paris peut gagner la Ligue des Champions sans qu’il soit l’acteur principal de chaque match. Au contraire, Cristiano Ronaldo est un peu plus intelligent de ce point de vue là.


A la fois très égocentrique, mais aussi capable de se mettre en retrait, Cruyff représente un paradoxe…


Oui, d’où le titre : « pop et despote », c’est pour montrer l’ambivalence du personnage. Il est à la fois flamboyant et despotique. C’est le jour et la nuit en même temps. C’est pour ça que je le trouve fascinant et que j’ai décidé d’écrire sur lui. Un bouquin sur Messi ne m’intéresse pas, c’est un personnage beaucoup trop lisse.


Son caractère a-t-il aussi été influencé par la mort de son père qu’il a perdu très tôt ?


Son père représentait tout pour lui. C’était d’abord une figure impressionnante physiquement, puis c’était un passionné de football. Il connaissait même quelques joueurs de l’Ajax. Il a donc été un point d’ancrage pour Cruyff dans le monde du football.

La mort de son père l’a obligé à travailler dur pour subvenir au besoin de sa famille. Il a donc eu cette incroyable volonté de réussir dans le football, et de se faire payer car il voulait en vivre même si les salaires n’étaient pas pharamineux à l’époque. Il n’avait pas le choix, d’autant plus que c’était un sacré cancre à l’école. Sa seule voie était le football qui était en plus de cela la passion de son père. Sa volonté l’a poussée à atteindre les sommets. Il avait cette quête éternelle, que l’on retrouve chez beaucoup de personnes ayant perdu un parent, celle de briller aux yeux de l’être cher défunt.

Il a souvent des discussions imaginaires avec son père aujourd’hui encore, j’en parle dans le livre.


Son caractère lui a-t-il fait défaut dans sa carrière ?


Bien sûr, il a plusieurs travers qui se sont retournés contre lui. Dans mon livre, je parle beaucoup des conflits qu’il a générés autour de lui durant sa carrière. Notamment avec certains joueurs qu’il n’aimait pas, en général, c’était les joueurs du PSV Eindhoven. Comme il était en conflit avec Jan van Beveren, qui était le meilleur gardien hollandais des années 1970, il a tout fait pour qu’il ne soit pas dans la sélection nationale. Par conséquent, les Pays-Bas se sont privés de leur meilleur gardien pour la Coupe du Monde 1974 à cause de Cruyff. Voilà une des conséquences néfastes du caractère de Cruyff, il pouvait fragiliser l’équipe. C’est un joueur qui a vraiment besoin d’être cadré. Le problème, c’est que personne ne peut cadrer Cruyff à part Rinus Michels. Quand il ne l’a plus eu sur le dos après son départ de l’Ajax en 1971, Cruyff faisait la loi, pareil au Barça quand Michels est parti en 1974. Quand Cruyff se retrouve seul à bord, il n’en fait qu’à sa tête, et il est impitoyable. L’une des rares personnes qui lui a résisté, c’est Luis van Gaal.


Que représentait Rinus Michels pour lui ?


Il représentait une figure paternelle pour lui. Malgré son côté rebelle, Cruyff s’est soumis à l’autorité de Rinus Michels. Chez Cruyff, il y a un système de reconnaissance de l’autre par rapport à une certaine compétence. Il n’a aucun respect pour les gens insignifiants qui n’ont 

aucun talent particulier. Mais il est très attiré par les gens brillants comme Michels.


Il lui doit aussi le Football Total ?


C’est une œuvre commune. Michels sait que Cruyff va être un élément central du jeu qu’il veut mettre en place et Cruyff comprend que pour s’épanouir pleinement, il fallait lui faire confiance. Il y avait une confiance réciproque entre les deux hommes. Le Football Total est un projet de jeu qu’ils ont élaboré à deux avec certains autres joueurs de l’Ajax qui était un peu plus doué tactiquement et techniquement. 


Comment expliquer la nonchalance apparente de Cruyff en équipe nationale ?


Le football a mis beaucoup de temps à se développer aux Pays-Bas. Le football néerlandais a commencé à exister au milieu des années 1960. Ils étaient très en retard dans le football professionnel. C’est pourquoi les joueurs hollandais ne percevaient pas l’intérêt de la sélection. Ils 

ont donc perdu beaucoup de temps. A partir de 1968, les Pays-Bas ont eu une très bonne équipe. Ils ratent l’Euro 1968, la Coupe du Monde 1970 et l’Euro 1972, ils arrivent à la Coupe du Monde 1974 avec une superbe équipe mais leur expérience est inexistante. C’est ce qui a fait la différence lors de la finale face à l’Allemagne qui savait mieux gérer ce genre d’évènement.

Tout cela pour expliquer que la relation bizarre de Cruyff avec l’équipe nationale, on la retrouve chez tous les autres joueurs. De plus, Cruyff n’était pas satisfait de la rémunération en sélection. Surtout à partir du moment où l’équipe des Pays-Bas commençait à bien jouer et à rapporter de l’argent grâce aux sponsors qui se faisaient de plus en plus nombreux, Cruyff voulait sa part du gâteau, pour lui et pour les autres. Mais, encore une fois, il allait beaucoup trop loin notamment en 1974 avec l’affaire des maillots. Les maillots des Pays-Bas étaient sponsorisés par Adidas, ils avaient donc les célèbres trois bandes. Or Cruyff n’était pas d’accord avec ça car il était sponsorisé par Puma donc il s’est fait faire un maillot à deux bandes, et tout ça pour l’argent. C’est un comportement qui le fait forcément sortir du projet collectif mais cela ne lui posait pas de problème, il trouvait ça normal.


Son avidité légendaire pour l’argent a-t-elle posé les bases du football business ?


Oui, indéniablement. Les deux figures marquantes du football business sont Beckenbauer et Cruyff. Au milieu des années 1960, ils avaient chacun un agent, ce qui ne se faisait pas à l’époque. Ils avaient déjà des contrats publicitaires personnalisés et de grosses revendications salariales. Ils réunissaient toutes les caractéristiques du football business.


A quel joueur d’aujourd’hui pourrions-nous comparer Cruyff ?


Cruyff, c’est Messi pour le dribble, Ronaldo pour le sens du but et la vitesse, Pirlo comme meneur reculé, Özil pour le côté numéro 10 à l’ancienne, Ibrahimovic pour les buts spectaculaires qu’il est capable de marquer. Cruyff débordait de qualités exceptionnels, il faut donc plus d’un joueur pour le comparer. Si un joueur aujourd’hui était du même calibre que Cruyff, ça se saurait tout de suite. Messi est exceptionnel, mais ce n’est pas un meneur de jeu, il n’a pas le génie tactique de Cruyff.




Entretien réalisé par Mickaël Parienté

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